Abbé Formery, 9 novembre 2021 – Marie de Béthanie

Lc 10,38-42.

Penchons-nous tout d’abord sur le lien MM-Marie de Béthanie. Nous avons vu qu’il n’était pas du tout déraisonnable de penser que la pécheresse de Lc 7 était Marie-Madeleine. Nous allons voir ce soir qu’il est encore sensé d’identifier celle-ci à Marie de Béthanie.

Faisons un détour par Jn 11. « 1 Un homme était tombé malade. C’était Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe. 2 Marie est celle qui versa du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux ; Lazare, le malade, était son frère » (Jn 11,1-2). Qui est « celle qui versa du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux » ? Jn fait-il allusion à celle dont il parlera juste après, qui est la même Marie de Béthanie ? (Jn 12,3 : « Or, Marie avait pris une livre d’un parfum de nard très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum »). Certainement que l’évangéliste parle d’elle puisqu’elle fait la même chose et que le singulier « celle » indique qu’il n’y en a pas deux.

Par ailleurs, l’expression de Jn semble signifier que cette Marie de Béthanie est très connue : ne serait-elle pas celle à propos de laquelle Jésus disait qu’on proclamerait partout ce qu’elle avait fait ? Mt 26,12-13 : « Si elle a fait cela, si elle a versé ce parfum sur mon corps, c’est en vue de mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où cet Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire » ; cf encore Mc 14,9.

Cette femme agissant chez Simon (Mt 26,6 ; Mc 14,3), nous avons tout lieu de penser qu’elle n’est autre que la femme de Lc 7 qui fait ce geste, elle aussi, chez Simon (Lc 7,40).

Celle-ci étant très certainement MM, il y a des chances que MM soit Marie de Béthanie.

Ce que valident Voragine et Valtorta. « Marie, surnommée Magdeleine, du château de Magdalon[1], naquit des parents les plus illustres, puisqu’ils descendaient de la race royale. Son père se nommait Syrus et sa mère Eucharie. Marie possédait en commun avec Lazare, son frère et Marthe, sa sœur, le château de Magdalon, situé à deux milles de Génézareth, Béthanie qui est proche de Jérusalem, et une grande partie de Jérusalem. Ils se partagèrent cependant leurs biens de cette manière : Marie eut Magdalon, d’où elle fut appelée Magdeleine, Lazare retint ce qui se trouvait à Jérusalem, et Marthe posséda Béthanie. Mais comme Magdeleine recherchait tout ce qui peut flatter les sens, et que Lazare avait son temps employé au service militaire, Marthe, qui était pleine de prudence, gouvernait avec soin les intérêts de sa sœur et ceux de son frère ; en outre, elle fournissait le nécessaire aux soldats, à ses serviteurs, et aux pauvres. Toutefois ils vendirent tous leurs biens après l’Ascension de JC et en apportèrent le prix aux apôtres. Comme donc Magdeleine regorgeait de richesses et que la volupté est la compagne accoutumée de nombreuses possessions, plus elle brillait par ses richesses et sa beauté, plus elle salissait son corps par sa volupté ; aussi perdit-elle son nom propre pour ne plus porter que celui de pécheresse » (Jacques de Voragine, La Légende dorée, Flammarion 1967, p 457).

Venons-en maintenant à Lc 10,38-42 où il est question de Marie de Béthanie, et donc de MM. « Chemin faisant, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut … »

Remontons quelques versets plus haut en Lc : Lc 9,51 : « Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem ». Lc 9,57 : En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. » Jésus prend le chemin de Jérusalem, c’est comme s’il passait à la vitesse supérieure dans son œuvre de rédemption : les hommes s’agglutinent déjà à lui. Il en désigne même 72 (Lc 10,1) à ce moment-là. Débarquent-ils tous chez Marthe ? On lit en tout cas qu’elle était « accaparée par les multiples occupations du service ». Marthe, nom unique dans la Bible, signifie « Maîtresse, Dame ». C’est sans doute à l’improviste qu’elle accueille Jésus et sa troupe, observant en cela, sans le savoir, la leçon que Jésus vient juste de donner au monde en contant la parabole du bon Samaritain (Lc 10,25-37) : le prochain, c’est celui sur qui tu tombes. Elle est merveilleuse dans son franc-parler. Il faut dire qu’il existe une amitié entre eux (Jn 11,5). « Et je vois clairement, je l’ai toujours vu depuis, que pour contenter Dieu en obtenant de lui de grandes faveurs, il veut que nous tenions tout de cette humanité sacrée, en qui sa Majesté a dit mettre toutes ses complaisances. Je l’ai vu très souvent par expérience : le Seigneur me l’a dit. J’ai vu clairement que nous devions entrer par cette porte, si nous voulons que la Majesté souveraine nous révèle de grands secrets » (Sainte Thérèse d’Avila, Autobiographie). « Un enfant, pour causer avec son Père, va-t-il prendre un manuel de correspondance ou un code politesse ? Non, l’enfant parle simplement » (Un Chartreux, Amour et silence, Seuil 1951, p 41).

Marie est aux pieds de Jésus. Encore. Elle reste donc près de la Miséricorde (Is 52,7). « Mon Dieu, mon divin Maître / Jésus, mon seul amour / A vos pieds je veux être / J’y fixe mon séjour » (Ste Th de l’EJ, RP 4,1). Elle ne se défend pas. « Quand nous sommes incomprises et jugées défavorablement, à quoi bon se défendre, s’expliquer ? Laissons cela tomber, ne disons rien, c’est si doux de ne rien dire, de se laisser juger n’importe comment ! Nous ne voyons point dans l’Evangile que Ste Madeleine se soit expliquée quand sa soeur l’accusait de se tenir aux pieds de Jésus sans rien faire. Elle n’a point dit : « O Marthe, si tu savais le bonheur que je goûte, si tu entendais les paroles que j’entends! Et puis, c’est Jésus qui m’a dit de rester là.» Non, elle a préféré se taire. O bienheureux silence qui donne tant de paix à l’âme ! » (Ste Th de l’EJ, CJ, 6 avril 1897).

« Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses ». On a envie de répliquer : mais ce ne sont pas n’importe quelles choses : il s’agit du manger, chose vitale. On retrouve la même « incohérence » en Mt : « Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez (Mt 6,25). Mais justement, voudrait-on répondre, notre vie dépend de ces deux éléments-là : comment vivre sans manger ni se vêtir ? Jésus ajoute juste après, comme s’il nous avait devinés : « La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? » (Mt 6,25) : il enfonce le clou : cherchez à vous nourrir et à vous vêtir, et vous voilà en danger de mort ! On pense à Jn 12,25 : « celui qui aime sa vie la perd, celui qui s’en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle » ; relevons le « celui qui aime sa vie la perd » : c’est le même avertissement que Jésus nous livre, en d’autres termes, qu’en Mt 6.

Positivement, se détacher de sa vie est le moyen (sine qua non, donc) de la trouver. Cela consonne avec la suite du discours sur la montagne : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6,33).

Jésus prend la défense de Marie dans un même état d’esprit[2] : permets, Marthe, que Marie ne t’aide pas pour l’instant, pour qu’elle puisse mieux le faire ensuite ; je la dispense de charité pour le moment justement pour que, ayant pris le temps de la puiser près de mes pieds, elle puisse la transmettre ensuite avec force.

« La prière comme moyen pour puiser toujours à nouveau la force du Christ devient ici une urgence tout à fait concrète. Celui qui prie ne perd pas son temps, même si la situation apparaît réellement urgente et semble pousser uniquement à l’action. La piété n’affaiblit pas la lutte contre la pauvreté ou même contre la misère du prochain. La bienheureuse Teresa de Calcutta est un exemple particulièrement manifeste que le temps consacré à Dieu dans la prière non seulement ne nuit pas à l’efficacité ni à l’activité de l’amour envers le prochain, mais en est en réalité la source inépuisable. Dans sa lettre pour le Carême 1996, la bienheureuse écrivait à ses collaborateurs laïques: « Nous avons besoin de ce lien intime avec Dieu dans notre vie quotidienne. Et comment pouvons-nous l’obtenir ? À travers la prière » » (Deus Caritas Est 36).

« Paraissant ne rien donner, Marie donne bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses et voudrait que sa soeur l’imite. Ce ne sont point les travaux de Marthe que Jésus blâme, ces travaux, sa divine Mère s’y est humblement soumise toute sa vie puisqu’il lui fallait préparer les repas de la Ste Famille. C’est l’inquiétude seule de son ardente hôtesse qu’il voulait corriger. Tous les saints l’ont compris et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l’univers de l’illumination de la doctrine évangélique. N’est-ce point dans l’oraison que les Sts Paul, Augustin, Jean de la Croix, Thomas d’Aquin, François, Dominique et tant d’autres illustres Amis de Dieu ont puisé cette science Divine qui ravit les plus grands génies ? Un savant a dit : « Donnez-moi un levier, un point d’appui, et je soulèverai le monde. » Ce qu’Archimède n’a pu obtenir, parce que sa demande ne s’adressait point à Dieu et qu’elle n’était faite qu’au point de vue matériel, les Saints l’ont obtenu dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour point d’appui : lui-même et lui seul ; pour levier : L’oraison, qui embrase d’un feu d’amour, et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde ; c’est ainsi que les Saints encore militants le soulèvent et que, jusqu’à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi » (Ste Thérèse de l’Enfant Jésus, Manuscrit C, 36 r-v).

 

[1] Μαρία ἡ καλουμένη Μαγδαληνή (Lc 8,2). « Cette précision indique vraisemblablement une origine géographique : cette Marie devait être de Magdala, localité dont la racine sémique évoque une tour et qui est généralement identifiée par les archéologues à Tarichées, située sur la rive occidentale du lac de Tibériade » (Michel Berder, Supplément au Cahier Évangile n° 138  (décembre 2006), “Figures de Marie-Madeleine”, p. 3-4.

[2] Ste Th de Lisieux réunit volontiers ces deux passages des évangiles : « j’ai senti que l’unique chose nécessaire était de m’unir de plus en plus à Jésus et que Le reste me serait donné par surcroît » (C 22v) (cf encore lettre 141).

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