Abbé Formery, 8 février 2022 – Sainte Marie-Madeleine au pied de la croix

Mt. « 54 À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée » (Mt 27,54-56)

Mc. « 39 Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! » 40 Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé [= femme de Zébédée] 41 qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem » (Mc 15,39-41). Donc, en Mc, même femmes qu’en Mt.

Lc. « 48 Et toute la foule des gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, observant ce qui se passait, s’en retournaient en se frappant la poitrine. 49 Tous ses amis, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée, se tenaient plus loin pour regarder » (Lc 23,48-49).

Jn. « Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie de Cléophas, et Marie Madeleine » (Jn 19,25).

C’est à l’évangéliste Jean qu’il faut se fier : c’est lui qui était présent au supplice. ND est en début de liste. MM en fin. Salomé (la mère des fils de Zébédée) n’est pas signalée. Qui est – ou qui sont – « la sœur de sa mère, Marie de Cléophas » ? Marie de Cléophas n’est autre que la mère de Jacques et de Joseph dont parlent Mt et Mc. Epouse de Alphée (mais fille de Cléophas), le frère aîné de Joseph, elle est la belle-sœur de Notre Dame. C’est sans doute cette acception de « belle-sœur » que recouvre ici l’appellation « La sœur de sa mère » (la conception miraculeuse[1] de cette dernière (Protévangile de Jacques) induisant l’évidence qu’elle était enfant unique, qu’elle n’avait point de sœur). En résumé : « La sœur de sa mère » et « Marie de Cléophas » sont une seule et même personne. On retrouve donc en Jn les mêmes femmes qu’en Mt/Mc sauf que ND remplace Salomé. Celle-ci est certainement là mais à distance (Mt/Mc), alors que les 3 Marie sont au pied de la Croix.

Mais revenons aux synoptiques. Ils nous disent que les saintes femmes ont suivi le Christ depuis la Galilée, qu’elles l’ont servi (Mt et Mc). Mt 27,55 : « Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir αἵτινες ἠκολούθησαν τῷ Ἰησοῦ ἀπὸ τῆς Γαλιλαίας, διακονοῦσαι αὐτῷ ». Mc 15,41 : « qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée αἳ καί, ὅτε ἦν ἐν τῇ Γαλιλαίᾳ, ἠκολούθουν αὐτῷ, καὶ διηκόνουν αὐτῷ ». (Lc 23,49 : συνακολουθήσασαι de συν·ακολουθεω). Chez Mt et Mc, on retrouve le couple suivre-servir (akolouteo-diakoneo) de Jn 12,26 (« si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive Ἐὰν ἐμοὶ διακονῇ τις, ἐμοὶ ἀκολουθείτω ; et là où je suis là aussi sera mon serviteur ») mais en ordre inversé : le service du Christ consistant en Sa suite (Jn 12,26), il est logique d’apprendre des femmes que, suivant Jésus, elles Le servent. Ce qui rend service au Christ, c’est d’être avec Lui. C’est un vrai travail. C’est aussi pourquoi Jésus défendit Marie devant Marthe.

Les femmes ont suivi Jésus jusqu’à la Croix. Le service rendu en cette suite (sequela) se manifeste ici directement : Jésus a soif (Jn 19,28) et sa soif est une soif des hommes (« quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32)) ; en étant là, en L’ayant suivi jusqu’au bout, les femmes étanchent Sa soif. Elles le servent encore en ce qu’elles réparent l’écartèlement[2] qu’il vient de subir, écartèlement suggéré par le fait que les soldats sont 4 (comme les points cardinaux) et qu’ils se partagent les habits du Christ (Jn 19,23-24). En allant en sens inverse, en s’agglutinant toutes 3 – et même ils sont 4 contre 4, car Jean est avec elles – au pied de la Croix, ils contredisent la torture (Jn 19,25).

On retrouve donc encore une fois (une 5ème fois) MM aux pieds de Jésus. Son visage doit être à la hauteur des pieds du Christ. Elle adhère encore à la Miséricorde (Is 52,7). D’ailleurs, être au pied de la Croix, c’est se mettre juste sous la source de la Miséricorde (Jn 7,39). MM et Marie se retrouvent au même endroit, on pourrait dire au même stade, elles qui n’avaient pas « commencé » de la même façon (l’une ayant été remplie de démons, l’autre de grâce). On les trouve finalement toutes deux à la Source, comme si MM était maintenant parfaitement remplie, elle aussi. Notons qu’à la Croix, il est particulièrement question de miséricorde.

Jn 19,28 Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif. » 29 Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche.

30 Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit. […] 33 Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, 34 mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Cette miséricorde se déploie en deux grands mouvements. Elle est d’abord purification. « Purifie-moi avec l’hysope et je serai pur » (Ps 50,7) : en regard de ce Psaume, on comprend que Jésus crucifié, relié au le sol par le biais d’une branche d’hysope, offre au monde une Purification. C’est grâce à cette même branche qu’il peut boire le vinaigre[3], c’est-à-dire le châtiment qui nous était réservé (Is 51,17). L’hysope devient l’instrument d’un admirable échange : par elle, le châtiment monte jusqu’au Christ, la purification descend sur nous. Tout cela vérifie Ex 12,22s où il est question d’un salut par l’hysope et par le sang : le sang de l’agneau pascal que les hébreux badigeonnent sur le linteau de leurs portes à l’aide de branches d’hysope les fait échapper à l’Exterminateur : l’Agneau de Dieu sauve par son Sang, « il se charge (tollit) des péchés du monde » (Jn 1,29). Cela vérifie encore ce qui se passait pendant la vie publique du Christ : c’est à ses dépens qu’il guérissait les malades (Mt 8,17 / Is 53,4).

Cette Miséricorde est ensuite vivification. « Des fleuves d’eau vive jailliront de son Cœur … En disant cela, il parlait de l’Esprit Saint » (Jn 7,38-39) / « L’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a libéré de la loi du péché et de la mort » (Rm 8,2). « Jésus transmet l’Esprit » (Jn 19,30) qui nous vivifie : il perd une vie qui entre nous. Jn 19,34 : « sed unus militum lancea latus ejus aperuit, et continuo exivit sanguis et aqua ». Un soldat ouvre, et non pas perce. Continuo signifie à la fois « immédiatement » et « sans interruption » : comme si l’explosion avait lieu en continu. « Laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont renfermés en vous » (Th de l’EJ, Acte d’offrande à l’amour miséricordieux, 9 juin 1895). Fixée à la Croix, MM reçoit cette purification et cette vie.

1 R 3,24 Et le roi ajouta : « Donnez-moi une épée ! » On apporta une épée devant le roi. 25 Et le roi poursuivit : « Coupez en deux l’enfant vivant, donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre. »

26 Mais la femme dont le fils était vivant s’adressa au roi – car ses entrailles s’étaient émues à cause de son fils ! – : « De grâce, mon seigneur ! Donnez-lui l’enfant vivant, ne le tuez pas ! » L’autre protestait : « Il ne sera ni à toi ni à moi : coupez-le ! » 27 Prenant la parole, le roi déclara : « Donnez à celle-ci l’enfant vivant, ne le tuez pas : c’est elle, sa mère ! » 28 Tout Israël apprit le jugement qu’avait rendu le roi. Et l’on regarda le roi avec crainte et respect, car on avait vu que, pour rendre la justice, la sagesse de Dieu était en lui.

« La conversion de MM est pour elle la conversion à l’ordre tragique » (R.-L. Bruckberger, Marie Madeleine, La Jeune Parque (1952), p 89) : « MM avait le choix, ou bien de perdre l’amour du Christ, qui lui était plus précieux que tout, de lui devenir un scandale qu’il eût écarté de sa route, comme il eût écarté Satan ; ou bien d’accepter pleinement dans son cœur et sa volonté que le Christ accomplît jusqu’au bout sa mission, et cette mission comportait essentiellement cette mort sur la croix, dont il parlait de plus en plus souvent » (idem p 92).

[1] Et non pas virginale, comme l’affirme le Pape Innocent XI en 1677.

[2] « … Par une cruauté inouïe, vous allongèrent alors sur la croix, et vous tirèrent de tous côtés en disloquant vos membres » (3ème oraison de Sainte Brigitte).

[3] Il avait par contre refusé de prendre l’anesthésiant qu’on lui avait présenté avant de le crucifier Mc 15,23.

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