Abbé Formery, 11 janvier 2022 – L’onction de Béthanie

Jn 12,1 Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie où habitait Lazare, qu’il avait réveillé d’entre les morts.

02 On donna un repas en l’honneur de Jésus. Marthe faisait le service, Lazare était parmi les convives avec Jésus.

03 Or, Marie avait pris une livre d’un parfum très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum.

04 Judas Iscariote, l’un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit alors :

05 « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ? »

06 Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait.

07 Jésus lui dit : « Laisse-la observer cet usage en vue du jour de mon ensevelissement !

08 Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. »

09 Or, une grande foule de Juifs apprit que Jésus était là, et ils arrivèrent, non seulement à cause de Jésus, mais aussi pour voir ce Lazare qu’il avait réveillé d’entre les morts.

10 Les grands prêtres décidèrent alors de tuer aussi Lazare,

11 parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s’en allaient, et croyaient en Jésus.

Jn 12,1. « Six jours avant la Pâque ». Elle aura lieu le samedi suivant (« il ne fallait pas laisser les corps en croix durant le sabbat, d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque » Jn 19,31), nous sommes donc un dimanche : ne nous est-il pas signifié discrètement que le réveil de Lazare (dont il est fait explicitement mention dans ce verset) s’inscrit dans le réveil de Jésus (qui ressuscite un dimanche). Si Jésus réveille Lazare par le don de Sa propre vie, comme nous venons de le voir (Jn 11,53 : « à partir de ce jour-là, le Grand Conseil fut décidé à le faire mourir »), nous comprenons qu’Il le fait encore par sa propre résurrection. Jésus sauve par Sa mort et Sa résurrection.

Jn 12,2. Un repas est donné en l’honneur de Jésus. Au verset précédent, nous lisions cela : « Les grands prêtres et les pharisiens avaient donné des ordres : quiconque saurait où il était devait le dénoncer, pour qu’on puisse l’arrêter » (Jn 11,57) : courageuse réponse de Marthe, MM et Lazare à cet édit du sanhédrin que ce repas donné en l’honneur du Condamné ! « Marthe faisait le service, Lazare était parmi les convives avec Jésus » : comme au bon vieux temps.

Jn 12,3. C’est la deuxième onction que MM fait sur les pieds de Jésus : Jn 11,2 (« Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux ») parle d’une onction passée et, s’il fallait cependant objecter que la question du temps n’est pas dirimante (que ce n’est pas parce que l’onction a lieu en Jn 12 qu’elle n’a pas pu être mentionnée avant, en Jn 11) nous répondrions que l’onction dont parle Jn 11 étant visiblement connue, incontournable, elle renvoie très certainement à celle qui fut pratiquée chez Simon (dont Jésus avait dit qu’elle serait proclamée partout Mt 26,12-13 ; Mc 14,9) et qui selon Lc marque l’entrée en scène de MM dans les évangiles. On va donc une fois encore retrouver MM aux pieds de Jésus. C’est la 4ème fois (cf Lc 7,38 ; Lc 10,39 ; Jn 11,32). A chacune de ses apparitions, elle est finalement dans cette posture. On la retrouvera bientôt près de la Croix (Jn 19,25 Stabant autem juxta crucem Jesu mater ejus, et soror matris ejus, Maria Cleophae, et Maria Magdalene), par conséquent certainement au niveau des pieds de Jésus. Les pieds – la Miséricorde (Is 52,7). MM adore cette Miséricorde qu’elle a reçue et qu’elle continue de recevoir : n’est-ce pas pour ses pleurs que Jésus vient de rendre la vie à son frère ? Mais examinons l’onction dans le détail. « Or, Marie avait pris une livre d’un parfum très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum Maria ergo accepit libram unguenti nardi pistici pretiosi, et unxit pedes Jesu, et extersit pedes ejus capillis suis: et domus impleta est ex odore unguenti ». Une livre : un tiers de litre environ. MM offre quelque chose de pur[1], elle qui ne le fut pas toujours. Et de précieux, car ce qui est pur est précieux. Précieux au point de coûter, d’après Judas, 300 pièces d’argent (Jn 12,5). Le nard est l’un des parfums de la Bien-aimée de Dieu, dans le Cantique des cantiques (Ct 1,12 ; 4,13-14) : c’est comme si MM s’offrait en tant qu’épouse. Que ce nard soit répandu en quantité (la livre a l’air d’y passer entièrement ; en Mc 14,3, le flacon qui contient le parfum est brisé), qu’il soit pur (non mêlé), que MM l’essuie avec ses cheveux : voilà qui corrobore cette impression : MM s’offre généreusement, purement (sans retour sur ses vieux amants), corporellement (sacrifiant sa mise extérieure). La maison est remplie de l’odeur du parfum : c’est tout le monde qui se met à exhaler ce parfum d’épouse, qui est entraîné dans cette union sponsale : « Attirezmoinous courrons à l’odeur de vos parfums » (Ct 1,4) chante l’épouse au début de Ct : l’avancée de MM vers Dieu est finalement celle de tous. Revenons un instant sur le thème des pieds. Le mot est répété : unxit pedes Jesu, et extersit pedes ejus. MM se livre ainsi à la Miséricorde de Jésus (Is 52,7). Son union au Seigneur se décline complémentairement : « Sais-tu, ma fille, ce que tu es et ce que je suis ? Si tu apprends ces deux choses, tu seras bienheureuse. Tu es celle qui n’est pas et moi je suis Celui qui suis. Si tu gardes en ton âme cette vérité, jamais l’ennemi ne pourra te tromper, tu échapperas à tous ses pièges » (Jésus à Sainte Catherine de Sienne, Vie, par le bienheureux Raymond, 1re part., ch. 10).

Jn 12,4-6 : Grossièreté de Judas qui brise le silence, parle calcul là où il n’était question que de tendresse. On se demande pourquoi Jésus lui a confié la bourse commune. Comme s’il fallait que l’argent fuie.

Jn 12,7-8 : « Laisse-la observer cet usage en vue du jour de mon ensevelissement Sinite illam ut in diem sepulturae meae servet illud ! Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours ».

Traduction plus littérale : « N’empêche pas celle-là de verser celui-là le jour de ma sépulture ». Jésus tente-t-Il d’inspirer à Judas un peu de pitié pour Lui-même ? (Dépêche-toi de M’aimer car bientôt Je serai mort). Il vaut mieux voir dans cette réplique Jésus une verte réprimande : quand Je serai mort par ta faute, au moins ce jour-là, laisse-la faire ! Au lieu de nous servir cette hypocrite leçon de charité, regarde que Je sais que tu vas Me livrer.

Jésus défend MM, comme Il l’avait défendue devant Marthe. Comme un époux protégeant Son épouse qui se confie en Lui. Jésus agrée le don de MM : Il nous signifie qu’Il mérite bien de larges actions de grâces, que nous Lui sommes bien redevables de tout. On pourra toujours Le servir dans les pauvres (Mt 25,40), servons-Le aussi directement. « Aujourd’hui, beaucoup se montrent perplexes et s’interrogent : pourquoi la vie religieuse consacrée ? Pourquoi embrasser ce genre de vie, alors qu’il y a tant d’urgences…auxquelles on peut répondre sans se charger des engagements de la vie consacrée ? La vie religieuse n’est-elle pas une sorte de gaspillage d’énergie humaine utilisable suivant les critères de l’efficacité pour un bien plus grand au profit de l’humanité et de l’Église ?… De telles interrogations ont toujours existé, comme le montre bien l’épisode évangélique de l’onction de Béthanie : « Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux ; et la maison fut rempli par l’odeur du parfum ». À Judas qui se plaignait d’un tel gaspillage, prenant prétexte des besoins des pauvres, Jésus répondit : « Laisse-la faire » […] La vie consacrée est importante précisément parce qu’elle est surabondance de gratuité et d’amour, et elle l’est d’autant plus que ce monde risque d’être étouffé par le tourbillon de l’éphémère » (JP II, Vita Consecrata, n°104).

« Le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine se rend au tombeau de grand matin » (Jn 20,1) : dans son humilité, elle n’a pas compris que Jésus invectivait Judas mais seulement qu’elle avait mission d’oindre le Corps supplicié. Il sera déjà ressuscité quand elle arrivera. Cependant, Joseph d’Arimathie et Nicodème ont déversé sur Lui 100 livres (30 litres environ) de myrrhe et d’aloès au moment où ils L’ont enseveli (Jn 19,39). Il faut ici remarquer que myrrhe et aloès se retrouvent côte à côte dans la liste des parfums de l’épouse de Ct (Ct 4,14) : cela ne nous suggère-t-il pas que MM a finalement atteint son objectif d’onction – au centuple ! – par la seule force de son désir ? Selon Ps 44,8-9, ces 2 parfums sont bien passés sur le vêtement de l’Epoux : « Dieu T’a consacré d’une onction de joie, comme aucun de Tes semblables : la myrrhe et l’aloès parfument Ton vêtement ». Cette onction mortuaire est appelée « onction de joie » : l’épouse vient de recevoir la vie de son Epoux ; les noces de l’Agneau ont été consommées sur la Croix.

Jn 12,9-11 : Lazare doit mourir. En le ressuscitant, Jésus lui avait en fait donné Sa propre vie (Jn 11,3) ; c’est au tour de Lazare de mourir pour son Ami.

[1] Pistikos n’est attesté qu’en Mc 14,3. « Ce terme semble se rattacher au même radical que le mot foi, ce qui permettrait de traduire « authentique » » (note TOB).

 

 

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