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      Saint Jean-Marie Vianney

Saint Jean-Marie Vianney

La vie du Saint Curé d’Ars

Tirée de : Les petits Bollandistes - vies des saints

Naissance

Ce vénérable serviteur de Dieu vint au monde le 8 mai 1786, à Dardilly, bourg assez important du diocèse de Lyon.
Son père s’appelait Matthieu Vianney, et sa mère Marie Beluse.
Dès l’âge le plus tendre, il montra un grand amour pour le recueillement et la prière, et une grande charité pour les pauvres.


Sa pieuse mère, appréciant le trésor que le ciel lui avait confié, mit tous ses soins à développer en lui les heureux germes de vertu que la grâce y avait semés. Elle chercha surtout à faire pénétrer dans son cœur une horreur très grande pour le péché. Elle lui disait souvent ces belles paroles : « Vois-tu, Jean-Marie, j’aime tous tes frères, et si quelqu’un d’entre eux offensait le bon Dieu, j’en serais désolée ; mais mon chagrin serait plus grand encore, si tu l’offensais toi-même ». Ces mots firent sur le serviteur de Dieu une impression ineffaçable, et firent naître en lui tant d’éloignement pour le péché, qu’il en fuyait jusqu’à l’apparence. Il disait lui-même plus tard, sans prendre garde qu’il révélait une des plus précieuses faveurs que le chrétien puisse recevoir : « Si je n’avais pas été prêtre, je n’aurais jamais su ce que c’est que le péché ». La grâce ne pouvait point trouver d’obstacles dans un cœur si pur pour y opérer de véritables merveilles.

L’obéissance sembla s’être personnifiée dans l’aimable enfant ; mais il ne se contenta pas de pratiquer cette vertu, il exhortait encore les autres à l’embrasser, et à l’autorité de l’exemple il ajoutait l’efficacité de la parole : « La vertu », répétait il souvent, « passe du cœur des mères dans le cœur des enfants, qui font volontiers ce qu’ils voient faire ». Dès l’âge de sept ans il prit part aux travaux communs de la famille : son occupation ordinaire consistait à garder un petit troupeau. Etant dans la solitude ou au milieu des champs, il donnait un libre cours aux vives effusions de sa piété, plaçait dans le creux d’un arbre une petite statuette de la sainte Vierge que sa pieuse mère lui avait donnée, s’agenouillait, joignait les mains et passait de longues heures en prière. Les autres bergers, attirés par sa douceur, l’aménité de son caractère et le doux parfum de vertu qu’il exhalait, venaient souvent se réunir autour de lui, et il leur faisait réciter en commun le Chapelet. Aussitôt qu’il entendait sonner l’horloge de la paroisse, il se découvrait, et disait l’Ave, Maria. Il était très exact pour leur faire réciter l’Angélus, mais pour l’Ave, Maria de toutes les heures il les laissait libres. Si, lorsque l’Angélus sonnait, ils continuaient à travailler, il leur disait : « Il y a temps pour travailler et temps pour prier ». L’assistance au divin sacrifice de la Messe a été aussi l’un des traits distinctifs de sa dévotion ; elle s’est manifestée en lui dès l’enfance.

L’obéissance sembla s’être personnifiée dans l’aimable enfant ; mais il ne se contenta pas de pratiquer cette vertu, il exhortait encore les autres à l’embrasser, et à l’autorité de l’exemple il ajoutait l’efficacité de la parole : « La vertu », répétait il souvent, « passe du cœur des mères dans le cœur des enfants, qui font volontiers ce qu’ils voient faire ». Dès l’âge de sept ans il prit part aux travaux communs de la famille : son occupation ordinaire consistait à garder un petit troupeau. Etant dans la solitude ou au milieu des champs, il donnait un libre cours aux vives effusions de sa piété, plaçait dans le creux d’un arbre une petite statuette de la sainte Vierge que sa pieuse mère lui avait donnée, s’agenouillait, joignait les mains et passait de longues heures en prière. Les autres bergers, attirés par sa douceur, l’aménité de son caractère et le doux parfum de vertu qu’il exhalait, venaient souvent se réunir autour de lui, et il leur faisait réciter en commun le Chapelet. Aussitôt qu’il entendait sonner l’horloge de la paroisse, il se découvrait, et disait l’Ave, Maria. Il était très exact pour leur faire réciter l’Angélus, mais pour l’Ave, Maria de toutes les heures il les laissait libres. Si, lorsque l’Angélus sonnait, ils continuaient à travailler, il leur disait : « Il y a temps pour travailler et temps pour prier ». L’assistance au divin sacrifice de la Messe a été aussi l’un des traits distinctifs de sa dévotion ; elle s’est manifestée en lui dès l’enfance.

Jeunesse

Pendant que Jean-Marie croissait en âge et en vertu devant Dieu et devant les hommes, l’impiété venait de triompher en France et de lancer des édits sanglants de prescription contre la religion et ses ministres. Conduit à Ecully par ses parents, Jean-Marie y fit sa première confession et se prépara à recevoir son Dieu dans le sacrement de son amour : ce qui eut lieu en 1799. Le vénérable curé ne faisait que traduire en paroles les précieuses opérations de la grâce qu’il éprouva en ce jour fortuné, lorsque plus tard il s’exprimait ainsi : « Quand on fait la sainte communion, on sent quelque chose d’extraordinaire, un bien-être qui parcourt tout le corps et se répand jusqu’aux extrémités. Qu’est-ce que ce bien-être ? C’est Notre-Seigneur qui se communique à toutes les parties de notre corps et les fait tressaillir. Nous sommes obligés de dire comme saint Paul : c’est le Seigneur ! » — « On sait », disait-il encore, « quand une âme a reçu dignement le sacrement de l’Eucharistie. Elle est tellement noyée dans l’amour, pénétrée et changée, qu’on ne la reconnait plus dans ses actions et ses paroles... Elle est humble, douce, mortifiée, modeste, charitable ; elle s’accorde avec tout le monde. C’est une âme capable des plus grands sacrifices ! » Après sa première communion, il retourna à Dardilly où il se livra aux travaux des champs. Jean-Marie avait toujours en vue sa sanctification personnelle, et il y faisait concourir toutes ses œuvres. Il se livrait au travail avec ardeur, mais c’était de telle sorte qu’il était encore plus appliqué à cultiver son âme que le champ de son père. Il nous a lui-même révélé, dans un moment d’expansion extraordinaire, les sublimes pensées dont il nourrissait son esprit pendant que ses bras se fatiguaient au travail : « A chaque coup de pioche que je donnais », a-t-il dit, « je me disais à moi-même : C’est ainsi qu’il faut cultiver son âme ». Le serviteur de Dieu était alors si libre de prier, qu’il a regretté ce temps jusque dans son extrême vieillesse. « Quand j’étais seul aux champs », disait-il, « avec ma pelle ou ma pioche à la main, je priais tout haut ; mais quand j’étais en compagnie, je priais à voix basse. Si, maintenant que je cultive les âmes, j’avais le temps de penser à la mienne comme quand je cultivais les terres de mon père, que je serais content ! Il y avait au moins quelque relâche pendant ce temps-là, on se reposait après le dîner avant de se remettre à l’ouvrage. Je m’étendais par terre comme les autres, je faisais semblant de dormir, et je priais Dieu de tout mon cœur. Ah ! C’était le bon temps ! » A sa rentrée, le soir, au foyer domestique, il prenait un livre de piété et tâchait d’alimenter son âme, en se pénétrant des grandes vérités de la religion. Son cœur était tellement rempli de Dieu, qu’il ne savait parler que de lui seul, et il ne pouvait goûter qu’en lui du repos et du plaisir. Des lors il commençait Et s’écrier : « Etre aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en présence de Dieu, vivre pour Dieu : ô belle vie !... ô belle mort ! »

Vocation

En 1803, il reçut à Ecully le sacrement de Confirmation des mains du Cardinal Fesch, archevêque de Lyon, et comme le curé d’Ecully avait transformé son presbytère en séminaire d’aspirants au sacerdoce, il eut le bonheur d’être admis au nombre de ses élèves. La croix étant le don que Dieu fait à ses amis, le serviteur de Dieu la rencontra de bonne heure sur la route de la vie, et accompagnée d’un cortège de cruelles douleurs. Il avait alors dix-neuf ans lorsqu’il commença ses études. Pour comble de disgrâce, il était loin de racheter, par la supériorité du talent, le désavantage de l’âge. Son intelligence était lente à concevoir, et sa mémoire infidèle. Plus d’une fois une douloureuse impression de découragement lui serra le cœur et le porta à désespérer du succès. Cependant déterminé à vaincre tous les obstacles et à marcher résolument, coûte que coûte, dans la voie où le Seigneur l’appelait, il s’adressa à Dieu pour obtenir ce que la nature lui avait refusé. Il prit pour intermédiaire saint François Régis, et fit vœu d’aller en pèlerinage à son tombeau, à pied et en demandant l’aumône. Après avoir accompli son pèlerinage, le Seigneur bénit d’une manière sensible la foi de son serviteur en lui donnant de goûter au fruit de la science sans éprouver trop d’amertume. Une des vertus du serviteur de Dieu, pendant ce premier séjour à Ecully, fut son attrait pour la mortification. La pénitence volontaire avait plus de douceur que d’amertume pour cette âme généreuse. Aussi le Seigneur voulut mettre sa fidélité au creuset d’une épreuve bien autrement douloureuse. L’autorité diocésaine ayant omis de l’inscrire sur la liste des candidats au sacerdoce, formalité qui suffisait pour l’exempter du service militaire, il fut appelé sous les drapeaux avec ordre de partir immédiatement pour les frontières d‘Espagne. Mille pensées accablantes s’agitèrent dans son esprit ; le regret du sacerdoce lui déchira le cœur ; la perspective des combats le remplit d’horreur. Dans cette confusion de pensée et de sentiments, il prit son chapelet, et se mit à le réciter en chemin pour combattre la tristesse qui l’envahissait. Pendant qu’il se donnait du courage par la prière, un jeune homme, plein de courtoisie et de douceur, s’approche, et, après s’être informé de la cause de son chagrin, lui dit : « Venez avec moi, et ne craignez rien ». Il le conduisit ainsi à une petite maison isolée au milieu d’un bois, et, dès le lendemain, son hôte le conduisit au village de Noës, situé sur la lisière de la forêt de la Madeleine, aux limites des deux départements de la Loire et de l’Allier. Présenté au maire, ce magistrat s’en chargea volontiers et acheva de rassurer le fugitif ; puis il le conduisit chez une pieuse femme, nommée Mme Fayot, qui l’admit au nombre de ses enfants et changea son nom en celui de Jérôme. Le serviteur de Dieu ne tarda pas à être l’objet de la vénération générale, et les habitants de Noës étaient tous prêts à lui donner des marques de leur entier dévouement. Ils poussèrent l’affection jusqu’à lui former une sorte de garde pour sa sûreté. Aussitôt qu’on découvrait de loin quelque patrouille à la recherche des déserteurs, on lui en donnait avis, afin qu’il eût le loisir de se dérober aux perquisitions. Plein de reconnaissance pour tant de témoignages de dévouement, le serviteur de Dieu offrit au maire des Noës d’ouvrir une école pour l’instruction des enfants de la commune. Cette proposition combla de joie le magistrat et tous ses administrés. Le succès qu’il obtint auprès des enfants est a peine croyable : il leur apprit avec un soin extrême les éléments de la lecture et de l’écriture ; mais il chercha surtout à leur faire connaître Dieu et à les remplir d’amour pour lui.

Lorsque tout présageait à Jean-Marie la prolongation de son exil, la divine Providence y mit tout à coup un terme. François Vianney, son frère, ayant été appelé par la conscription de 1810, partit immédiatement et rendit ainsi la liberté à Jean-Marie, qui put rentrer dans le sein de sa famille. A peine de retour, il alla reprendre auprès du curé d’Ecully ses études qu’il continua jusqu’en 1812. A cette époque, il entra en philosophie au petit séminaire de Verrière. Les directeurs s’aperçurent bientôt qu’ils possédaient un trésor dans leur établissement, et ils ne craignirent pas de montrer, par leur conduite et leurs paroles, tout le cas qu’ils en faisaient. Le 2 juillet 1814, il reçut le sous-diaconat ; l’année suivante, il fut ordonné diacre, et le 9 août 1815, il reçut l’onction sacerdotale des mains de Mgr Simon, évêque de Grenoble.

Arrivée à Ars

Le serviteur de Dieu venait à peine de recevoir l’onction sacerdotale, qu’il fut envoyé en qualité de vicaire à Ecully. Il se montra, dès le début de son ministère, le modèle de tous les dévouements. A quelque heure du jour ou de la nuit qu’il fût fait appel à son zèle, il se trouvait également disposé à faire le bien. Il se faisait tout à tous sans distinction de personnes, et s’il montrait quelque préférence, c’était toujours à l’égard des infirmes, des vieillards et des pauvres. La vue des malheureux lui déchirait le cœur, et il lui était bien moins pénible de se priver du nécessaire que de les voir souffrir. Ses libéralités sans limites ne lui permettaient pas même de se procurer un vêtement convenable. Après la mort du curé d’Ecully, arrivée le 17 décembre 1817, le vénérable serviteur de Dieu fut nommé à la cure d’Ars, village moins considérable, mais qu’il devait élever plus tard au rang d’une célébrité européenne. M. Courbon, vicaire général, lui dit en l’y envoyant : « Il n’y a pas beaucoup d’amour de Dieu dans cette paroisse, vous y en mettrez vous-même ». L’homme de Dieu en prit possession le 9 février 1818. Le genre de vie admirable qu’il embrassa aussitôt ne contribua pas peu à confirmer la population dans la haute idée qu’elle en avait conçue. Il fit de l’église sa demeure habituelle ; il y entrait avant l’aurore, et il n’en sortait que le soir à une heure avancée.

Sachant combien la parole de Dieu est puissante pour toucher et convertir les cœurs, il ne négligea aucun des moyens en son pouvoir pour l’annoncer avec dignité et d’une manière salutaire pour les âmes. Après une préparation laborieuse et un long entretien avec Dieu, il paraissait dans la chaire de vérité. Alors son visage était en feu, et l’on aurait cru voir un prophète qui venait annoncer les oracles du Seigneur. « Il convertit par ses parole les âmes par milliers », dit le chanoine Gastaldi. « Il y a dans ses discours des pensées, des réflexions et des images tout à fait propres à faire la plus vive impression sur les cœurs, et que l’on rencontrerait à peine dans les plus grands orateurs. Les ecclésiastiques qui se consacrent au ministère de la prédication devraient marcher sur les traces d’un si parfait modèle, et, pendant qu’ils se livrent à l’étude de la science sacrée, s’appliquer à enflammer leur cœur d’amour de Dieu et illuminer leur esprit aux pieds du Très-Saint Sacrement. La véritable éloquence chrétienne ne peut jaillir d’une autre source que d’une charité ardente pour Dieu et le prochain ». Le succès de ses prédications était favorisé par l’amour qu’il portait à ses paroissiens. Il avait pour eux l’affection d’un père pour ses enfants, et mettait à profit toutes les occasions pour la leur témoigner. Il était le premier à leur donner des marques d’égards et de bienveillance ; il prévenait leur salut, et leur adressait toujours quelques mots aimables. Il les visitait dans leurs maisons, et il le faisait avec tant de tact et de délicatesse, que ses procédés les ravissaient. Il n’exceptait personne des témoignages de sa bienveillance, parce que l’affection de son cœur s’étendait à tout le monde. Pauvres et riches, ils étaient tous ses enfants, et il les traitait avec tant d’affabilité, que chacun d’eux pouvait se flatter d’être le préféré. Par ces procédés pleins de délicatesse, il s’insinua si avant dans le cœur de la population, que bientôt il fut maître des volontés. Dès lors il entreprit la réforme de sa paroisse. Persuadé que le moyen le plus efficace de raviver la piété presque éteinte était la dévotion à la divine Eucharistie, centre de toutes les grâces et unique foyer de la vie chrétienne, il fît tous ses efforts pour inspirer l’amour de Notre-Seigneur dans le Très-Saint Sacrement. Il prêcha sur la nécessité de s’approcher des Sacrements, et sur les faveurs dont Notre-Seigneur comble ceux qui aiment à se nourrir de sa chair adorable. « Tous les êtres de la création », disait-il, « ont besoin de se nourrir pour vivre ; c’est pour cela que Dieu a fait croître les arbres et les plantes : c’est une table bien servie, où tous les animaux viennent prendre chacun la nourriture qui leur convient. Lorsque Dieu voulut donner une nourriture à notre âme pour la soutenir dans le pèlerinage de la vie, il promena ses regards sur la création, et ne trouva rien qui fût digne d’elle. Alors il se replia sur lui-même, et résolut de se donner. Ô mon âme, que tu es grande, puisqu’il n’y a que Dieu qui puisse te sustenter ! Que fait Notre-Seigneur dans le sacrement de son amour ? Il a pris son bon cœur pour nous aimer. Il sort de ce cœur une transpiration de tendresse et de miséricorde pour noyer les péchés du monde. Lorsque l’on a communié, l’âme se roule dans le baume de l’amour, comme l’abeille dans les fleurs ».

Confession jour et nuit

Pour encourager ses paroissiens à se montrer dociles à son appel, il leur déclara que, de nuit et de jour, il était toujours prêt à les réconcilier avec Dieu et à les entendre en confession. Ces invitations pressantes furent accompagnées de la grâce, et bientôt la paroisse d’Ars présenta l’aspect le plus édifiant : la sainte Messe était plus fréquentée les jours de férie qu’autrefois le saint jour du dimanche, et presque toutes les personnes qui assistaient au saint sacrifice y faisaient la sainte communion. A la vue d’un résultat si heureux, le serviteur de Dieu tressaillit de joie et conçut l’espérance d’en obtenir de plus importants. La pensée que Notre-Seigneur était dans la solitude, et que les jours entiers s’écoulaient sans qu’il reçût l’hommage d’un seul adorateur, lui causait une vive douleur. Il essaya de remédier à un mal que sa grande foi lui rendait intolérable, en fondant l’Œuvre de l’Adoration perpétuelle. Dieu bénit cette sainte entreprise. Apres avoir pourvu à l’honneur du Fils, il se tourna du côté de la Mère, et chercha à ranimer la dévotion envers elle, en implantant dans sa paroisse la Confrérie du saint Rosaire. Il entreprit ensuite quelque chose de semblable en faveur des jeunes gens et des hommes : il les enrôla sous la bannière du Très Saint Sacrement. Devenu ainsi maître des cœurs de la partie la plus saine de la population, il attaqua avec vigueur trois grands abus qui régnaient dans sa paroisse, savoir : la profanation du saint jour du dimanche, un amour effréné pour la danse, et la fréquentation des cabarets. Le succès couronna ses efforts, et la paroisse d’Ars contracta dès lors des habitudes de piété, et devint une image de la ferveur des premiers Chrétiens.

Splendeur de la Liturgie

Le vénérable curé d’Ars, sachant que le Peuple aime à recevoir l’enseignement religieux par les yeux, genre de prédication qui a lieu surtout par l’éclat et la pompe du culte extérieur, n’oublia rien de tout ce qui pouvait en relever la splendeur et la magnificence. A cet effet, il fit faire un tabernacle digne du Dieu qui y réside et un riche autel, fit restaurer la boiserie du chœur, et élever quatre chapelles qui toutes devinrent célèbres par les merveilles qui s’y opérèrent. La première fut dédiée à saint Jean-Baptiste ; la seconde à sainte Philomène, qu’il appelait sa petite Sainte ; la troisième en l’honneur de l’Ecce Homo ; et la quatrième en l’honneur des saints Anges. Le bruit de tout ce qui avait lieu à Ars parvint jusqu’aux oreilles de l’autorité diocésaine, qui, voyant que la main de Dieu était avec le saint curé, résolut de fournir un plus vaste champ à son zèle et de le transférer dans une paroisse plus importante ; mais le ciel se déclara contre ce projet, et le vénérable curé resta à Ars.

Apôtre de la Charité

Le cœur du serviteur de Dieu, tout animé de la charité divine, ne pouvait se trouver en présence d’un genre quelconque d’infortune sans en souffrir d’une manière cruelle. Ayant remarqué qu’un certain nombre de petites filles, les unes orphelines, les autres presque abandonnées par leurs familles, étaient exposées à un grand danger, par suite de leur misère et de leur isolement, il conçut la généreuse pensée de les adopter pour ses enfants et de fonder une Providence pour les recueillir. A cet effet, il vendit tout son patrimoine et acheta une maison dont il confia la direction à quelques filles pieuses. Le personnel de cet établissement s’accrut rapidement, et pour satisfaire à tant de besoins, le ciel dut quelquefois intervenir par de véritables prodiges. Un jour, le pain étant venu à manquer, le vénérable curé dit à une des maîtresses : « Mettez le levain dans le peu de farine que vous avez, fermez votre pétrin, et demain faites comme si de rien n’était ». Cet ordre fut exécuté à la lettre, et le lendemain, lorsque la pétrisseuse se fut mise à l’ouvrage, cette poignée de farine se multiplia dans ses mains d’une façon merveilleuse. Ce pétrin miraculeux a été conservé, et les directrices de la petite Providence le montrent aux pèlerins. Dans d’autres circonstances, le blé et le vin se multiplièrent d’une façon miraculeuse. Mais cette œuvre était trop selon le cœur de Dieu pour ne pas exciter contre elle la fureur de l’enfer. Pendant que Dieu l’approuvait par des miracles éclatants, les hommes la poursuivirent avec une ardeur et un acharnement à peine compréhensibles. A la fin, le saint curé dut céder à l’orage, et consentir à transférer, en 1847, l’établissement aux Sœurs de Saint-Joseph de Bourg. Mais elles anéantirent l’œuvre, en supprimant l’orphelinat, pour lui substituer un pensionnat et une école pour les enfants du village. Ce fut là peut-être l’épreuve la plus dure de la vie du vénérable curé d’Ars. Il lui fallut toute la magnanimité de son grand cœur pour supporter un coup si pénible. Voyant que cet établissement ne répondait plus aux vues de Dieu, il porta son zèle ailleurs, et c’est alors qu’il entreprit l‘œuvre incomparable des Missions, et il assura à plus de deux cents paroisses du diocèse de Belley les ressources nécessaires pour jouir tous les dix ans du bénéfice d’une mission.

Le Vénérable avait une ardeur insatiable pour la mortification et la pénitence. Il se familiarisa tellement avec les austérités, qu’elles lui devinrent comme naturelles, et finirent par entrer comme un élément nécessaire dans les exigences de sa vie. Il faisait tout passer dans les mains des pauvres, sans rien conserver pour lui-même. Il finit par donner jusqu’au matelas et aux coussins de son lit, dans la pensée qu’une paillasse était pour lui une couche suffisante, et encore, il ne cessait d’en tirer la paille et de la jeter au feu, pour sentir davantage la dureté de ses planches. Comme on s’obstinait à lui en remettre, il prit le parti d’abandonner sa chambre à coucher et d’aller dormir sur le plancher de son grenier. Le genre de nourriture qu’il avait adopté était en harmonie avec les autres austérités de sa vie. Durant les premières années de son ministère, il ne mangeait que des morceaux de pain noir qui avaient traîné longtemps dans le sac des pauvres, et qu’il achetait à grand prix. « Soyons heureux », disait-il, « de manger le pain des pauvres : ce sont les amis de Jésus-Christ. Il me semble que je suis là à la table de Notre-Seigneur ». Une ou deux pommes de terre cuites à l’eau complétaient le repas. Comme il le dit lui-même, il a passé quelquefois une semaine avec trois repas. Il essaya même de s’habituer à ne vivre que d’herbes crues ; mais il ne put résister à la sévérité d’un pareil régime. Il pratiquait surtout ces austérités effrayantes quand il voulait obtenir quelque grâce extraordinaire, ou venir en aide à quelque insigne pécheur. On lui demandait un jour quelle conduite il fallait tenir à l’égard de certains pécheurs auxquels on ne peut ordonner de pénitences considérables sans les exposer à abandonner tout à fait les sacrements. « Ecoutez », répondit-il, « voici une bonne recette : leur donner une petite pénitence, et faire le reste à leur place ». Il avait aussi une grande confiance dans le mérite du jeûne. « Le démon », disait-il, « se moque de la discipline et des autres instruments de pénitence ; du moins, s’il ne s’en moque pas, il en fait peu de cas, et trouve encore moyen de s’arranger avec ceux qui en font usage ; mais ce qui le met en déroute, c’est la privation dans la nourriture et le sommeil. Il n’y a rien que le démon craigne tant, et qui soit plus agréable au bon Dieu. Que de fois je l’ai éprouvé, quand j’étais seul pendant cinq ou six ans, pouvant me livrer à mon attrait, tout à mon aise, sans n’être remarqué de personne ! Oh ! Que de grâces Notre-Seigneur m’accordait dans ce temps-là !... J’obtenais de lui ce que je voulais ! » Le vêtement du saint prêtre était en harmonie avec l’austérité de sa vie. Il n’avait jamais qu’une seule soutane, et ne la quittait que lorsqu’elle tombait en lambeaux. Il permettait bien qu’on la lui raccommodât, mais jamais qu’on lui en substituât une autre, tant qu’elle pouvait être portée. Il en était de même de son chapeau et de sa chaussure. Tout son extérieur était si pauvre, qu’il ne pouvait aller nulle part sans attirer sur lui tous les regards.

Les vexations du diables

Le vénérable curé d’Ars a été choisi par la divine Providence comme un instrument de grâce et de miséricorde pour réveiller la France de sa léthargie religieuse, ramener les incrédules à la foi et les pécheurs à la vertu ; aussi il n’y a pas de tourments que Satan, cet esprit de haine, n’ait cherché à lui faire endurer, de persécutions qu’il ne lui ait suscitées, de maux de tout genre dont il ne l’ait affligé. Le vénérable curé racontait volontiers aux pieuses directrices de la Providence les vexations diaboliques dont il était l’objet : « Je ne sais pas si ce sont des démons, mais ils viennent par grosses bandes. On dirait un troupeau de moutons. Je ne peux presque pas dormir ». A quelque temps de là il leur dit : « Cette nuit, quand j’étais sur le point de m’endormir, le grappin (c’est ainsi qu’il appelait le démon) s’est mis à faire du bruit comme quelqu’un qui relie un tonneau avec des cercles de fer ». — Une autre fois : « Le grappin m’a fait sa visite ; il soufflait si fort, que j’ai cru qu’il voulait me renifler. Il semblait vomir du gravier, ou je ne sais quoi, dans ma chambre ». Il ne faisait nulle difficulté de raconter jusque dans ses catéchismes les vexations dont il était l’objet de la part des esprits de malice. « Le démon », disait-il un jour, « est bien fin, mais il n’est pas fort ; un signe de croix le met en fuite. Tenez, il n’y a pas encore trois jours qu’il faisait un grand tapage au-dessus de ma tète. On aurait dit que toutes les voitures de Lyon roulaient sur le plancher... Pas plus loin qu’hier au soir, il y avait des troupes de démons qui secouaient ma porte ; ils parlaient comme une armée d’Autrichiens. Je ne comprenais pas un mot de leur jargon. J’ai fait le signe de croix, ils sont tous partis ». — « Une nuit, je m’éveillai en sursaut, et je me sentis levé en l’air. Peu à peu je perdais mon lit ; je m’armai vitement du signe de la croix, et le grappin me laissa ». Mais voici un fait encore plus éclatant que ceux que l’on vient de lire. Le vénérable curé d’Ars s’étant rendu à la mission de Saint-Trivier, précisément à l’époque où ces manifestations diaboliques faisaient le plus de bruit, ses confrères se mirent un soir à le plaisanter : « Allons, allons, cher curé, faites comme les autres, nourrissez-vous mieux : c’est le moyen d’en finir avec ces diableries ». Le serviteur de Dieu, après les avoir écoutés avec sa bonté ordinaire, leur répondit : « Eh bien ! Messieurs, ne soyez pas étonnés si vous entendez du bruit cette nuit ». En effet, vers minuit, on entend un fracas horrible : la cure est sens dessus dessous, les portes battent, les vitres tremblent, les murs chancellent, de sinistres craquements font craindre qu’ils ne s’écroulent. En un instant tous les rieurs de la veille sont debout, et se précipitent dans la chambre du serviteur de Dieu, en criant : « Levez-vous, la cure va tomber ». — « Oh ! Je sais bien ce que c’est », répond-il tranquillement. « Il faut aller vous coucher, il n’y a rien à craindre ». Des paroles si calmes portèrent la paix dans tous les esprits ; le bruit cessa, et tout le monde fut rassuré. Il est difficile de concevoir l’excès de fureur que Satan nourrissait contre le serviteur de Dieu. Il lui disait un jour, par la bouche d’une possédée : « Que tu me fais souffrir !... S’il y en avait trois comme toi sur la terre, mon royaume serait détruit... Tu m’as enlevé plus de quatre-vingt mille âmes... » Il prenait toutes les formes pour le tourmenter, et il était toujours à inventer quelque moyen nouveau. Il ne se contentait pas de frapper à sa porte et de troubler son repos par des bruits effrayants : il se cachait sous son lit, sous son chevet, et faisait, toute la nuit, retentir à son oreille, tantôt des cris aigus, tantôt des gémissements lugubres, des plaintes étouffées, de faibles soupirs.

Sur la fin de sa vie, les persécutions de Satan devinrent moins fréquentes et moins violentes. L’ennemi se sentait vaincu, et il n’osait plus livrer à son vainqueur des batailles ouvertes. Il se contentait de troubler son sommeil. Alors il faisait le charivari à sa porte, contrefaisant tour à tour le grognement de l’ours, le hurlement du loup, l’aboiement du chien ; d’autres fois il l’appelait de sa voix rude et insolente : Vianney ! Vianney ! Viens donc, viens donc ! Il le hélait aussi au milieu de la cour, et, après avoir longtemps vociféré, il imitait une charge de cavalerie ou le bruit d’une armée en marche ; tantôt il enfonçait des clous dans le plancher à grands coups de marteau, tantôt il fendait du bois, rabotait des planches, sciait des lambris comme un charpentier occupé dans l’intérieur de la maison : ou bien il taraudait toute la nuit. Il battait la charge sur la table, sur la cheminée, et principalement sur le pot à eau, cherchant de préférence les objets les plus sonores. Quelquefois il bondissait comme un cheval échappé, qui s’élevait jusqu’au plafond et retombait lourdement. Le serviteur de Dieu avait fini par s’habituer à toutes ces attaques infernales qui se changèrent, à la fin, en une source de consolation et de bonheur. Il remarqua qu’après les luttes les plus terribles, le Seigneur lui amenait ordinairement quelque pécheur repentant, ou lui procurait quelque aumône considérable. Dès lors il était plein de joie lorsque le démon redoublait de fureur : « Il est en colère », disait-il, « c’est bon signe ; il va nous venir de l’argent et des pécheurs ».

L’humilité triomphe de tout

Le succès que le vénérable curé d’Ars obtint dans l’exercice du saint ministère, loin d’édifier ses confrères dans le sacerdoce, devint pour eux une occasion de scandale auquel ils crurent devoir remédier par tous les moyens en leur pouvoir. Il y en eut qui défendirent à leurs paroissiens, sous peine de refus d’absolution, d’aller se confesser à Ars ; d’autres allèrent plus loin, et dénoncèrent du haut de la chaire chrétienne les abus du pèlerinage naissant ; d’autres enfin le dénoncèrent à l’autorité diocésaine. Mais l’humilité et la grandeur d’âme du saint curé triomphèrent de tout. Comme on lui demandait si tant de contradictions ne lui avaient jamais fait perdre la paix du cœur, il répondit : « La croix, faire perdre la paix ? C’est elle qui a donné la paix au monde ; c’est elle qui doit la porter dans nos cœurs. Toutes nos misères viennent de ce que nous ne l’aimons pas. C’est la crainte des croix qui augmente les croix. Une croix, portée simplement, et sans ces retours d’amour-propre, qui exagèrent les peines, n’est pas une croix. Une souffrance paisible n’est plus une souffrance. Nous nous plaignons de souffrir ! Nous aurions bien plus de raison de nous plaindre de ne pas souffrir, puisque rien ne nous rend plus semblables à Notre-Seigneur que de porter sa croix. Ô belle union de l’âme avec Notre-Seigneur par l’amour et la vertu de sa croix !... Je ne comprends pas comment un chrétien peut ne pas aimer la croix et la fuir ! N’est-ce pas fuir en même temps Celui qui a bien voulu y être attaché et y mourir pour nous ? »

L’homme de Dieu menait une vie si laborieuse, qu’il était impossible de comprendre comment il pouvait résister à des fatigues si extrêmes. Il n’était pas sans éprouver de graves indispositions ; mais en lui la vigueur de l’esprit suppléait à la faiblesse du corps, et au moment où celui-ci semblait près de succomber, l’âme lui venait en aide, et le ranimait en lui communiquant de la surabondance de sa vie. Cependant, le 3 mai 1843, ses forces disparurent, et sa faiblesse extrême fit redouter une mort prochaine. Mais le serviteur de Dieu avait le pressentiment que son heure n’était pas venue, et qu’il lui restait à porter encore longtemps le poids du jour et de la chaleur. En effet, la convalescence fit des progrès rapides, et le 6 juin il put reprendre l’exercice de son ministère. Dans cette maladie, il entrevit de près les jugements de Dieu, et dès lors il voulut consacrer le reste de ses jours à la pénitence et à la prière. Persuadé qu’il ne pouvait se livrer à ce saint exercice que dans la solitude, il prit la fuite dans la nuit du 13 septembre 1843, et alla s’ensevelir dans un réduit de la maison paternelle, à Dardilly. Le bruit de sa présence s’étant répandu dans tous les environs, on vint en foule le trouver. Trompé ainsi dans ses espérances et poursuivi par la multitude qu’il fuyait, il s’empressa de retourner à Ars et d’y reprendre le ministère des âmes.

Les pèlerinages

L’origine du pèlerinage d’Ars remonte jusqu’à l’année 1823. Dès ce moment plusieurs personnes conçurent le désir de s’adresser à lui et de le prendre pour le directeur de leurs consciences. Mais le mouvement ne prit un caractère bien marqué qu’en 1826, et c’est à titre de confesseur que le serviteur de Dieu se fît connaître. Dès 1835, l’affluence était telle, que le saint curé dut prendre la détermination de ne plus s’éloigner de son poste. Il supporta seul le poids de cette affluence prodigieuse jusqu’en 1843, époque à laquelle Mgr Devie lui donna un vicaire ; pendant dix ans, il n’eut pas d’autre coopérateur. Ce ne fut qu’en 1853 que l’autorité diocésaine, voyant que le pèlerinage prenait toujours de plus grandes proportions, plaça auprès de lui des missionnaires pour lui servir d’auxiliaires. On avait organisé, à l’usage des pieux visiteurs, un service de voitures publiques qui se rendaient de Lyon à Ars, dont la distance est de sept à huit lieues. Huit ou dix grandes voitures ne suffisaient pas par jour à l’affluence des pèlerins ; l’administration avait dû s’occuper de ce concours, et des chemins impraticables dans l’origine avaient été transformés en grandes routes. Dans les dernières années, la compagnie du chemin de fer de Lyon crut devoir aussi s’occuper d’Ars, et offrit des conditions particulières aux pèlerins. Au bout de leur voyage, ceux-ci trouvaient une pauvre église et un pauvre hameau dont toutes les maisons à peu près étaient transformées en auberges ou en magasins d’objets de piété. Derrière l’église règne une place assez vaste où se distinguent quelques constructions récentes à l’usage des pèlerins, mais dont la plupart des bâtiments sont des masures habitées par des cultivateurs. Le petit paysage qui s’étend au delà, sans grands horizons et sans accidents singuliers, tout rempli des champs et des haies des Dombes, n’a rien non plus qui puisse flatter ou charmer les curieux. Qu’allaient donc chercher ces foules qui affluaient dans cette sorte de désert ? Un nouveau Jean-Baptiste prêchant la pénitence par ses paroles et plus encore par ses exemples. En effet, il passait la plus grande partie de son temps au saint tribunal : c’était pour ainsi dire sa demeure. Il y entrait avant le jour, dès trois ou quatre heures du matin ; il n’en sortait souvent qu’à onze heures du soir. Sur les vingt heures qui composaient ainsi sa journée, il prenait le temps de sa messe et de son action de grâces : le reste, qui ne peut véritablement compter pour rien, lorsqu’il ne l’employait pas à servir le prochain, était plutôt consacré aux mortifications qu’au repos. Confesser et souffrir, c’est-à-dire, toujours prêcher la pénitence, voilà à peu près toute sa vie. Il ne passait donc que quelques heures dans le misérable presbytère qui a été témoin de tant de mortifications et de vertus. Il voulait y être seul, afin de vaquer plus parfaitement à la prière et à la contemplation ; il voulait que Dieu seul fût le spectateur de ses austérités et de ses combats. Aussi la porte de la cure restait-elle fermée au public. La faculté d’y entrer, lorsque la nécessité le demandait, était réservée à un religieux et à ses collaborateurs dans le ministère paroissial. Quelques prêtres venus du dehors partageaient seuls ce privilège : « Nous avons été assez heureux », dit l’un d’entre eux, « pour partager la faveur du petit nombre des élus, et nous en remercions sincèrement la divine Providence. La visite de l’habitation du curé d’Ars vaut plus qu’un sermon, plus même qu’une longue retraite. Elle parle au cœur bien plus éloquemment que les plus éloquente discours. Ces vieilles murailles enfumées, ces deux ou trois sièges rustiques à demi brisés, ce Christ, cette Vierge de plâtre, qui reçoivent tant de supplications et d’aspirations amoureuses, ce pauvre grabat sur lequel reposent les os du vieillard, ce pavé humide des larmes et du sang de la pénitence, tout vous étonne, vous attendrit, vous confond et vous inspire les plus graves réflexions ».

On venait de partout pour se confesser à lui

Après les quelques heures de repos qu’il avait prises, il se rendait à l’église. Si matin qu’il se levât, les pèlerins l’avaient devancé et l’attendaient à la porte. Plusieurs y passaient la nuit pour être assurés d’arriver jusqu’à lui. On avait établi une certaine règle. Le curé avait des heures consacrées particulièrement aux hommes. Il les entendait d’ordinaire dans sa sacristie, et ils remplissaient le chœur de l’église en attendant que leur tour fût venu. Tout se faisait avec ordre, et l’arrivée de chacun déterminait son rang. Ordinairement, et à moins d’une affluence inaccoutumée de pèlerins, un homme, au bout de quarante-huit heures, était assuré de parler au curé d’Ars. Mais il y avait des privilégiés : quelquefois le curé les distinguait au milieu de l’affluence et les appelait lui-même. Le peuple, qui aime toujours les merveilles, prétendait que le discernement du saint curé lui faisait reconnaître ceux que quelques obstacles eussent empêchés d’attendre, et qui avaient des raisons particulières de s’adresser à lui. On voyait beaucoup d’ecclésiastiques dans la foule, avides de recevoir les avis du saint prêtre ; on vit de savants religieux, des évêques, des cardinaux venir consulter l’homme de Dieu, et ce ne fut jamais en vain : les plus hauts dignitaires de l’Eglise reconnaissaient qu’il avait reçu du ciel le don de pénétrer facilement dans le secret des cœurs, et de dicter, par conséquent, les avis les plus salutaires et les mieux proportionnés aux besoins de chacun.

Le vénérable serviteur de Dieu sortait du confessionnal pour dire sa messe ; il y rentrait aussitôt après son action de grâces. A onze heures du matin, il le quittait et montait dans une petite chaire pour faire ce qu’il appelait le catéchisme aux pèlerins. De cette chaire, il adressait, en effet, à la foule, les enseignements les plus simples, se contentant presque toujours de commenter et de suivre la lettre du catéchisme, comme on fait pour les petits enfants. Mais ces catéchismes n’en étaient pas moins des instructions sublimes, où ne brillaient pas, sans doute, comme l’a dit un pèlerin, les pauvres splendeurs de l’éloquence humaine, mais qui dédommageaient bien les auditeurs par les flots de lumières et de chaleur divines qu’ils répandaient sur eux. Aimer Dieu par-dessus tout, se jeter plein de confiance et d’amour dans l’abîme d’amour du cœur de Jésus-Christ, se mortifier, renoncer aux vaines jouissances du monde, se dépouiller sans cesse de toute affection aux créatures et à soi-même, pour parvenir à la jouissance parfaite du Créateur, tel est le résumé des discours les plus ordinaires du vénérable curé d’Ars et des études fondamentales auxquelles il aimait à revenir le plus fréquemment. Mais il parlait avec tant d’onction et de force en même temps, que les larmes venaient maintes fois voiler son œil prophétique, et que son auditoire ne pouvait se défendre de pleurer aussi. Souvent, pendant ses séraphiques exhortations, plongeant dans le ciel un regard d’aigle et de feu, il semblait un instant quitter la terre et contempler toutes les merveilles de l’autre monde !... Curé Ars SermonsPuis il descendait et révélait à ses enfants (c’est le nom qu’il donnait à ses auditeurs) ce qu’il avait entendu dans le séjour des bienheureux. Mais il racontait ces choses ineffables de manière à captiver, à ravir, à remuer profondément et à faire frémir d’admiration et d’amour tous ceux qui se pressaient autour de sa modeste chaire. On ne l’écoutait pas comme un homme, mais comme un député de la cour céleste, comme un nouveau saint Jean, envoyé aux hommes pour leur dévoiler les secrets de l’éternité.

Après le catéchisme, il rentrait chez lui pour prendre son repas : il disait son office, faisait ensuite la visite des malades de la paroisse et rentrait dans son confessionnal.

Le don le plus éclatant que le Seigneur ait accordé au vénérable curé d’Ars est celui de convertir les pécheurs. Son âme paraissait un vaste réservoir dans lequel il pouvait, pour ainsi dire, à volonté, puiser les eaux de la grâce pour attendrir et convertir les cœurs les plus endurcis. Il s’était offert à Dieu en victime pour les péchés du monde, et il en faisait une expiation par des macérations cruelles exercées sur son propre corps. Il n’hésitait pas à faire jaillir son sang, en union avec celui du divin Sauveur, sous les coups redoublés d’une discipline de corde et de fer, et il versait des larmes abondantes le jour et la nuit en faveur des hommes. Il ne s’efforçait pas de triompher des volontés rebelles contre Dieu par l’élévation des pensées et le prestige du langage : il ne combattait que par la double puissance des larmes et de l’amour. Elevé sur la France et sur le monde comme un étendard de pardon et de miséricorde, pour attirer à lui les âmes affligées par les mille maux qu’entraine le péché, le vénérable Jean-Marie Vianney ne devait pas être privé d’un signe si caractéristique de sa mission divine. Aussi a-t-il été doué d’un don thaumaturgique si puissant, que les corps se modifiaient entre ses mains comme de l’argile ou de la cire molle. Un mot lui suffisait pour faire disparaître les infirmités les plus incurables. Un gendarme, qui n’avait qu’un fils de six ans, dont les cuisses étaient nouées, eut l’idée de faire un pèlerinage à Ars. Homme de foi, il se rend avec son enfant sur ses bras auprès du vénérable curé, et lui raconte ses malheurs. « Mon cher ami », lui dit l’homme de Dieu, « votre fils guérira ». Cette phrase n’était pas achevée, qu’un léger craquement se fit entendre : la jambe infirme se redressa, et l’enfant se mit à marcher.

Quelquefois il faisait longtemps désirer la guérison, afin d’éprouver la foi de celui qui la sollicitait. En 1858, un jeune homme du Puy-de-Dôme, qui ne marchait qu’à l’aide de béquilles, se présenta au serviteur de Dieu en disant : « Mon Père, croyez-vous que je puisse laisser ici mes béquilles ? » — « Hé ! Là ! Mon ami, vous en avez bien besoin », répondit le saint curé. Le pauvre infirme ne se rebute pas. Chaque fois qu’il en a l’occasion, il renouvelle sa demande. Enfin, le jour de l’Assomption, à l’heure où la foule s’assemblait pour l’exercice du soir, il saisit encore le vénérable Vianney au passage de la sacristie à la chaire, et lui fait son éternelle question : « Mon Père, faut-il quitter mes béquilles ? » — « Eh bien ! Oui, mon ami ; oui, si vous avez la foi... » A l’instant, le jeune homme se met à marcher, au grand étonnement de tout le monde ; il va déposer ses béquilles au pied de l’autel de sainte Philomène, et il n’en eut jamais plus besoin. Par reconnaissance, il a fait depuis profession à Belley, dans l’Institut de la Sainte-Famille.

Un don pour consoler

La douce voix du serviteur de Dieu n’était pas moins puissante pour dissiper les afflictions du cœur que pour guérir les infirmités du corps. Il avait reçu un don si merveilleux pour consoler les âmes désolées, qu’il lui suffisait souvent d’une seule parole pour chasser les douleurs les plus cuisantes, cicatriser les plaies les plus envenimées, et adoucir les peines les plus cruelles. La conduite qu’il tenait à l’égard des cœurs brisés différait selon la qualité des personnes qui faisaient appel à sa charité. Aux âmes encore faibles dans la vertu, il ne faisait entendre que les accents de la plus vive sympathie et de la compassion la plus tendre ; mais à celles qui étaient plus fortes et plus parfaites, il parlait le langage de la foi, et leur faisait embrasser généreusement la croix. Ce qu’il ne pouvait faire par l’efficacité de sa parole et la tendresse de son cœur, il l’obtenait par la puissance de sa prière. Il disait un jour : « On ne peut pas comprendre le pouvoir qu’une âme pure a sur le bon Dieu. Ce n’est pas elle qui fait la volonté de Dieu, c’est Dieu qui fait sa volonté ».

Nous n’aurions pas assez fait connaître la vertu du serviteur de Dieu, si nous n’essayions de mettre en relief sa foi, son espérance et son amour pour Dieu et le prochain. Il était tellement pénétré par les lumières de la foi qu’il ne voyait plus que par elle. Les événements et les choses de ce bas monde n’étaient, à ses yeux, que des ombres, et il ne trouvait de réalité que dans les vérités de l’ordre surnaturel. Il parlait de nos augustes mystères avec une si grande conviction, que ceux qui l’entendaient en étaient presque saisis d’un saint effroi : il semblait qu’il venait de contempler à découvert les mystères dont il entretenait ses auditeurs, et que pour lui la foi n’avait plus ni obscurité ni voiles. Il ne se lassait pas de parler du ciel, et c’était avec un sentiment si doux, qu’il semblait en avoir déjà goûté les délices. « Le cœur », disait-il, « se porte vers ce qu’il aime le plus : l’orgueilleux vers les honneurs, l’avare vers les richesses ; le vindicatif pense à la vengeance, l’impudique à ses mauvais plaisirs. Mais le bon chrétien, à quoi pense-t-il ? De quel coté se tournera son cœur ? Du coté du ciel, où est son Dieu qui est son trésor ». Le grand serviteur de Dieu était véritablement l’homme juste qui ne vit que de la foi ; il était tout plongé en Dieu, il conversait avec Lui comme un ami avec son ami, et, pour ainsi dire, face à face. Une personne lui ayant dit : « A quoi peut-on reconnaître que l’on a l’esprit de foi ? » A cette question, le visage du saint vieillard s’illumina, ses yeux jetèrent de doux éclairs, et il répondit : « C’est quand on parle à Dieu comme à un homme ! » Parole sublime, qui contient toute une révélation, de l’intérieur du saint homme, et nous fait connaitre quels étaient ses rapports avec son Dieu. Ce grand amour du serviteur de Dieu pour la foi lui faisait déplorer amèrement le malheur de ceux qui en sont privés. « Ceux qui n’ont pas la foi », disait-il, « ont l’âme bien plus aveugle que ceux qui n’ont pas d’yeux. Nous sommes dans ce monde comme dans un brouillard ; mais la foi est le vent qui dissipe ce brouillard, et qui fait luire sur notre âme un beau soleil... Voyez chez les Protestants, comme tout est triste et froid ! C’est un long hiver : chez nous tout est gai, joyeux et consolant ».

Foi et Espérance

L’espérance a son fondement dans la foi et grandit avec celle-ci dans les mêmes proportions. Aussi, il est impossible d’exprimer à quel degré de fermeté était arrivée la vertu d’espérance dans le saint curé d’Ars. Les deux ailes sur lesquelles cette vertu prend son essor vers le ciel sont la contemplation et la prière. L’homme de Dieu avait un attrait si vif pour la contemplation des choses divines, qu’il aurait voulu s’isoler des hommes et du monde pour s’y livrer tout entier. La prière lui était si familière, qu’il ne l’interrompait jamais. Il est, pour ainsi dire, venu au monde avec la prière sur les lèvres, et tant qu’il n’a pas été absorbé par la multitude des pèlerins, il avait fait de la maison de Dieu son domicile, afin d’être plus à portée de prier. Lorsqu’il était accablé par l’excès de la fatigue, il n’avait qu’à prier pour trouver du soulagement et recouvrer ses forces. Son espérance reposait avant tout dans les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et, afin de se les approprier, il récitait le saint office en union avec les principaux mystères de sa douloureuse passion. Il méditait à Matines l’agonie au jardin des Oliviers ; à Laudes, la sueur de sang et d’eau ; à Prime, la condamnation à mort ; à Tierce, le portement de Croix ; à Sexte, le crucifiement ; à None, la mort ; à Vêpres, la déposition de la Croix ; et à Complies, la sépulture de l’adorable Sauveur. Afin d’avoir toujours présent à l’esprit quelque motif de prier avec ferveur, il avait déterminé, pour chaque jour de la semaine, une intention particulière. Le dimanche était consacré à la Très-Sainte Trinité, le lundi au Saint-Esprit, qu’il invoquait afin d’obtenir ses lumières pour tout le reste de la semaine ; il priait aussi ce jour-là pour toutes les saintes âmes du purgatoire. Le mardi, il honorait les saints Anges gardiens ; le mercredi, toute la cour céleste ; le jeudi, le Très-Saint Sacrement ; le vendredi, la Passion ; et le samedi, la très-sainte Vierge.

La foi découvre à l’âme son Dieu, l’espérance lui prête des ailes pour voler vers lui, et la charité la plonge dans son sein et la met en possession de ses chastes embrassements. Le vénérable curé d’Ars, à l’aide des deux premières vertus, s’était tellement perdu en Dieu, que ce n’était plus lui qui vivait, mais Dieu qui vivait en lui. Son intelligence ne pensait plus qu’en Dieu ; son imagination était toute préoccupée de Dieu, et son cœur était tellement embrasé de l’amour de Dieu, qu’il n’était plus accessible à tout autre amour. Il ne pouvait parler de l’amour que Dieu le Père nous a témoigné en nous donnant son Fils, qu’en versant un torrent de larmes. Il aimait tellement le Saint-Esprit, qu’il en parlait en termes inconnus et capables de ravir les intelligences les plus élevées. Le H. P. Lacordaire, lui ayant entendu traiter ce sujet, le suivit dans la sacristie, et lui dit : « Monsieur le Curé, vous m’avez fait connaitre le Saint-Esprit ». Il devenait incomparable, quand il parlait de la conduite des âmes par cette Personne divine : « Le bon Dieu », disait-il, « en nous envoyant le Saint-Esprit, a fait à notre égard comme un grand roi qui chargerait son ministre d’accompagner un de ses sujets, disant : Vous accompagnerez cet homme partout, et vous me le ramènerez sain et sauf ». L’amour de Dieu était le sujet qu’il traitait avec prédilection. Un jour, une personne témoignant en sa présence le bonheur qu’elle avait éprouvé en l’entendant parler sur cette matière, Curé Ars Pretrele saint curé lui répondit naïvement : ça n’est que l’amour de Dieu, c’est là ma partie !... » Il aimait à finir son catéchisme par cette sentence : « Etre aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en présence de Dieu, vivre pour Dieu, oh ! belle vie !... et belle mort !... » Lorsqu’il parlait de l’amour de Jésus, sa parole devenait un fleuve qui ne tarissait plus. « Ô Jésus ! » s’écriait-il souvent les yeux remplis de larmes : « vous connaitre, c’est vous aimer. Si nous savions comme Notre-Seigneur nous aime, nous mourrions de plaisir ! Je ne crois pas qu’il y ait des cœurs assez durs pour ne pas aimer, en se voyant tant aimés... C’est si beau la charité ! C’est un écoulement du cœur de Jésus, qui est tout amour... »

Les dévotions

Le vénérable serviteur de Dieu recommandait trois dévotions : la dévotion à la Passion de Jésus-Christ, la dévotion à la sainte Vierge, et la dévotion aux âmes du Purgatoire. « La Passion de Notre-Seigneur », disait-il, « est comme un grand fleuve qui descend d’une montagne et ne s’épuise jamais ». Il parlait de la divine Mère avec des accents qui pénétraient et attendrissaient tous les cœurs. Il aimait surtout à entretenir son auditoire des amabilités ravissantes de son cœur immaculé. « Le cœur de cette bonne Mère », disait-il, « n’est qu’amour et miséricorde ; elle ne désire que de nous voir heureux. Il suffit seulement de se tourner vers elle pour être exaucé... La très-sainte Vierge se tient entre son Fils et nous. Plus nous sommes pécheurs, et plus elle a de tendresse et de compassion pour nous. L’enfant qui a coûté le plus de larmes à sa mère est le plus cher à son cœur. Le cœur de Marie est si tendre pour nous, que ceux de toutes les mères réunies ne sont qu’un morceau de glace auprès du sien ». Il avait aussi une tendre dévotion à saint Joseph, et aimait à considérer, dans ce grand patriarche, les rapports de son ministère avec celui du prêtre.

Les vertus du Saint Curé

L’amour prodigieux du vénérable curé pour Dieu se déversait sur le prochain, et lui inspirait pour ses frères une charité que l’on peut dire avoir été sans limites. Jamais on ne l’a vu dégoûté de qui que ce fût ; son cœur était toujours au-dessus des défauts de ceux qui l’approchaient ; il prodiguait à tout le monde les marques les plus touchantes de bienveillance et d’amitié, et cela sans effort et sans étude. Il avait surtout une incomparable tendresse pour les pécheurs ; c’était à eux qu’il avait consacré sa vie entière. Il ne pouvait penser à leur triste sort sans verser des larmes amères. Il exhortait souvent son auditoire à prier pour eux. « Rien n’afflige tant le cœur de Notre-Seigneur », disait-il, « que de voir ses souffrances perdues pour un si grand nombre... Prions donc pour la conversion des pécheurs : c’est la plus belle et la plus utile des prières. Les justes sont sur le chemin du ciel, les âmes du purgatoire sont sûres d’y entrer… Mais les pauvres pécheurs ! Les pauvres pécheurs... il y en a quelques-uns qui sont en suspens. Un Pater et un Ave suffiraient pour faire pencher la balance... Que d’âmes nous pouvons convertir par nos prières ! Celui qui tire une âme de l’enfer sauve cette âme et la sienne propre. Toutes les dévotions sont bonnes, mais il n’y en a pas de meilleure que celle-là ». Un curé se plaignant à lui de n’avoir pu changer le cœur de ses paroissiens, le saint homme lui répondit : « Vous avez prié, vous avez pleuré, vous avez gémi, vous avez soupiré. Mais avez-vous jeûné, avez-vous veillé, avez-vous couché sur la dure, vous êtes-vous donné la discipline ? Tant que vous n’en serez pas venu là, ne croyez pas avoir tout fait ». Les pauvres seuls pouvaient disputer aux pécheurs, avec quelque espérance de succès, la place d’honneur dans le cœur du saint curé. Les pauvres étaient ses amis privilégiés, ses frères tendrement aimés. Il était au comble de la joie quand il se trouvait avec eux ; il poussait les égards envers eux jusqu’à la politesse, jusqu’à la courtoisie. « Que nous sommes heureux », disait-il, « que les pauvres viennent ainsi nous demander ! S’ils ne venaient pas, il faudrait aller les chercher, et on n’a pas toujours le temps ». Il ne voulait pas qu’on les rebutât ou qu’on les injuriât.

Le Seigneur lui avait fait don de la vertu d’humilité à un degré tel, qu’il ne soupçonnait pas même être pour quelque chose dans les hommages que l’on prodiguait tous les jours à sa sainteté. La vue du grand bien qui s’opérait à Ars, loin de l’enorgueillir, le faisait entrer plus profondément dans son néant. « Le bon Dieu », disait-il, « m’a choisi pour être l’instrument des grâces qu’il fait aux pécheurs, parce que je suis le plus ignorant et le plus misérable des hommes. S’il y avait eu dans le diocèse un prêtre plus misérable que moi, Dieu l’aurait pris de préférence ». Il avait franchi tous les degrés de la vertu d’humilité, et il en était arrivé au point culminant, qui consiste à se haïr sincèrement soi-même. Il aimait, dans ses catéchismes, à répéter cette sentence, dont il avait fait la devise de toute sa conduite : « On dit du mal de vous, on dit ce qui est vrai ; on vous fait des compliments, on se moque de vous... Lequel vaut le mieux, qu’on vous avertisse ou qu’on vous trompe ? Qu’on vous prenne au sérieux ou qu’on vous raille ? » Parmi les vertus qu’il cherchait à inculquer dans les autres, il appuyait surtout sur celle de l’humilité. Il usait de toutes sortes de comparaisons, afin de faire aimer et goûter cette vertu. Il disait : « L’humilité est comme une balance : plus on s’abaisse d’un côté, et plus on est élevé de l’autre » ; et encore : « L’orgueil est la chaîne du chapelet de tous les vices, l’humilité la chaîne du chapelet de toutes les vertus ».

Il possédait l’esprit de pénitence à un degré qui fait frémir la nature. Il professait un mépris extrême pour son corps, qu’il appelait son pauvre cadavre. Mais de toutes les pénitences qu’il pratiquait, la plus intolérable consistait dans les seize à vingt heures qu’il passait chaque jour renfermé dans le confessionnal, immobile sur la planche nue qui lui servait de siège, glacé par le froid durant l’hiver, suffoqué par une chaleur excessive pendant l’été. Lorsqu’il sortait de ce lieu de supplice, il était en proie à de telles souffrances, que le repos même de la nuit devenait un tourment. Lorsqu’il étendait sur son méchant lit de paille son pauvre corps haletant, il souffrait comme un malheureux ; il ne faisait que tousser. Il était baigné de sueur, il se contractait, il se repliait sur lui-même, cherchant une bonne place et n’en trouvant point ; il se levait jusqu’à quatre ou cinq fois par heure ; il était si faible et si abattu, qu’il ne pouvait se tenir debout. Il lui est arrivé de tomber plusieurs fois en allant de sa chambre à l’église. Cet état de prostration ne l’arrêtait jamais, et il finissait par en triompher. Il confirma un jour la vérité de ces détails en disant : « Le matin, je suis obligé de me donner deux ou trois coups de discipline pour faire marcher mon cadavre ; ça réveille les fibres ». Il préférait cependant à toutes les austérités corporelles l’abnégation de soi-même, le renoncement à la volonté propre. « Nous n’avons », disait-il, « en propre que notre volonté ; c’est la seule chose que nous puissions tirer de notre fond pour en faire hommage au bon Dieu. Aussi assure-t-on qu’un seul acte de renoncement à la volonté lui est plus agréable que trente jours de jeûne. Toutes les fois que nous pouvons renoncer à notre volonté pour faire celle des autres, lorsqu’elle n’est pas contre la volonté de Dieu, nous acquérons de grands mérites, qui ne sont connus que de Dieu seul. Qu’est-ce qui rend la vie religieuse si méritoire ? C’est le renoncement de chaque instant à la volonté, cette mort continuelle à ce qu’il y a de plus vivant en nous ».

L’Esprit-Saint n’avait fait mourir le serviteur de Dieu si parfaitement à lui-même, que pour lui communiquer la vie de la grâce et le remplir de ses dons les plus précieux. Parmi ces dons infus, le plus manifeste était le don des larmes, provoquées tantôt par un sentiment de joie divine, et tantôt par l’effet et d’une douleur ineffable. Elles étaient l’une des armes les plus puissantes dont le Seigneur l’avait muni pour toucher les pécheurs et triompher de leur insensibilité.

Rappel à Dieu

Depuis longtemps, le serviteur de Dieu n’avait, pour ainsi dire, plus qu’un souffle de vie ; à chaque instant, sa faible voix défaillait sur ses lèvres et semblait sur le point de s’éteindre. Tout annonçait son prochain départ pour le ciel, mais personne ne voulait y croire. On était tellement habitué à le voir vivre par miracle, qu’il semblait que le prodige ne devait jamais finir. Enfin, le 29 juillet 1859, le serviteur de Dieu resta, selon son usage, seize à dix-sept heures au confessionnal, fit son catéchisme comme d’habitude, et termina les fatigues de la journée par la prière du soir. Mais, en rentrant dans sa chambre, il se trouva tellement épuisé, qu’il s’affaissa sur une chaise en disant : « Je n’en peux plus l » Le lendemain, à une heure après minuit, il fit de longs efforts pour s’arracher au lit et se traîner encore une fois à l’église, mais il n’en put venir à bout. Il appelle du secours, on arrive. « Vous êtes fatigué, Monsieur le curé ? » — « Oui, je crois que c’est ma pauvre fin ». — « Je vais chercher du secours ». — « Non, ne dérangez personne, ce n’est pas la peine ». — Cependant, il envoya chercher son confesseur, le curé de Jassans, paroisse distante d’Ars de trois quarts d’heure environ. Le jour venu, il ne parla point de célébrer la sainte messe et commença à condescendre à tous les soins qu’il avait jusque-là repoussés. Ce double symptôme était grave. « Vous souffrez bien », lui disait-on. — Un signe de tête résigné était sa réponse. On aurait peine à se figurer la consternation que produisit son absence, quand le matin on ne le vit pas sortir de son confessionnal à l’heure ordinaire. Une profonde douleur se répandit de proche en proche.

Pendant trois jours, tous les moyens que la piété peut inspirer furent mis en œuvre pour fléchir le ciel. Mgr de Langalerie, évêque de Belley, averti par de fréquents messages des progrès du mal, était arrivé haletant, ému, priant à haute voix, fendant la foule agenouillée sur son passage ; il fut témoin des ardentes prières qu’on adressait à Dieu pour la conservation d’une si précieuse existence. « Nous fûmes », dit-il, « comme porté par le flot des fidèles en larmes jusqu’au pied de l’autel ; là, nous assistâmes aux prières publiques ; là, nous entendîmes un de ses fils bien-aimés, un de nos missionnaires qui restait avec lui, demander un miracle pour le retour de ce père vénéré à la vie et à la santé, et comme, malgré nous, nous ne pouvions nous associer à cette prière, nous nous contentâmes de nous abandonner et de nous unir à la volonté de Dieu. Eh quoi ! Disions-nous, il a tant travaillé ! Il dirait sans doute comme saint Martin à ses disciples en pleurs : Non recuso laborem ; — « Je ne refuse pas de travailler encore ». Lui, si bon, en voyant nos larmes, il eût consenti à vivre ; mais nous, vraiment, pouvions-nous bien le demander ? Il est fatigué, épuisé, il semblait ne se soutenir que par un miracle ; Dieu ne nous l’a-t-il pas assez longtemps laissé ? Nous avons besoin de lui ; mais lui, il a besoin de repos, il a droit à la récompense ; qu’il entre donc, qu’il entre enfin dans les joies de son Dieu ; Intra in gaudium Domini tui. Et d’ailleurs, sera-t-il tellement perdu dans les joies du ciel qu’il ne puisse encore penser à nous, prier pour nous et nous servir ? Le ciel est si près de la terre, puisque c’est Dieu qui les unit... »

La volonté sainte du Seigneur était, en effet, que son serviteur allât recevoir sa récompense. Le mardi, le serviteur de Dieu demanda lui-même les Sacrements. La Providence avait amené pour cette heure, afin qu’ils fussent témoins de ce grand spectacle, un nombre considérable de prêtres venus des diocèses les plus lointains ; la paroisse entière y assistait... On vit des larmes silencieuses couler des yeux du saint malade, lorsque la cloche annonça la suprême visite du Maître qu’il avait tant adoré. Quelques heures plus tard, il en répandit encore, ce furent les dernières, des larmes de joie... Elles tombaient sur la croix de son évêque. Le digne prélat n’était arrivé que bien juste, car la nuit même qui suivit l’entrevue qu’il eut avec le saint malade, à deux heures du matin, le jeudi 4, sans secousse, sans agonie, sans violence, Jean-Baptiste-Marie Vianney, après plus de cinquante années passées au service des âmes, s’endormait dans le Seigneur, pendant que le prêtre chargé de réciter les prières de la recommandation de l’âme prononçait ces paroles : Veniant illi obviam sancti Angeli Dei et perducant eum in Civitatem cœlestem Jerusalem !

A peine la nouvelle s’en fut-elle répandue que le presbytère fut envahi pendant deux jours et deux nuits ; sans fin ni relâche, une foule incessamment renouvelée et toujours grossissante accourut de tous les points de la France. On avait eu soin de mettre sous le séquestre tous les objets qui avaient appartenu au Saint, et cette précaution était bien nécessaire, car on a lieu de croire que, si toute satisfaction eut été donnée au désir de la multitude qui en assiégeait les murailles, il ne resterait pas pierre sur pierre de cette cure qui est maintenant un trésor de riches souvenirs.

Deux frères de la Sainte-Famille se tenaient auprès du lit de parade, protégé par une forte barrière contre les contacts trop immédiats, et leurs bras se lassaient de présenter à ses mains habituées à bénir les objets qu’on voulait faire toucher. Dire ce que l’on a appliqué à ces restes vénérés de croix, de chapelets, de livres et d’images, et, quand les boutiques si nombreuses du village furent à peu près épuisées, de linge, de bijoux, etc., serait impossible. Malgré l’excessive chaleur, on put conserver le corps découvert jusqu’à la nuit qui précéda les funérailles, sans qu’il offrit la moindre trace de décomposition. Le Saint semblait dormir, ses traits avaient leur expression habituelle de douceur, de calme et de bonté ; on eût dit même qu’ils subissaient peu à peu une transformation lumineuse. Ses funérailles eurent lieu le samedi 6 août avec la plus grande pompe et au milieu d’un concours immense. La dépouille du serviteur de Dieu fut déposée dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, auprès de ce confessionnal qui avait été le théâtre de son martyre et de ses glorieux triomphes. Le Seigneur ne tarda pas à glorifier son serviteur par d’éclatants miracles.

Le souverain pontife, Pie IX, après l’avis favorable de la Sacré Congrégation des Rites, a signé, le 3 octobre 1872, la commission de l’introduction de la cause du vénérable serviteur de Dieu. Béatifié le 8 janvier 1905, il est déclaré la même année par saint Pie X, « patron des prêtres de France ». Canonisé en 1925 par Pie XI (comme sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus), il sera proclamé en 1929 « patron de tous les Curés de l’univers ».

Tiré de : Les petits Bollandistes - vies des saints.
Images : Le saint curé d’Ars… Jean-Baptiste-Marie Vianney, Aux éditions FLEURUS

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